Marcellin Berthelot  (1827-1907)  fut un grand chimiste de la IIIème république.

Vous pourrez lire ci-dessous son texte sur les origine de l’alchimie et je vous invite à télécharger son ouvrage : Introduction à  l’étude de la chimie des Anciens et du Moyen Age. (1889 - En PDF : 15 Mo)

 

Origines de l'alchimie

par M. Berthelot

 

La chimie est née d’hier : il y a cent ans à peine qu’elle a pris

la forme d’une science moderne. Cependant les progrès rapides qu’elle

a faits depuis ont concouru, plus peut-être que

ceux d’aucune autre science, à transformer l’industrie et la

civilisation matérielle, et à donner à la race humaine sa

puissance chaque jour croissante sur la nature. C’est assez dire

quel intérêt présente l’histoire des commencements de la chimie.

Or ceux-ci ont un caractère tout spécial : la chimie n’est pas

une science primitive, comme la géométrie ou l’astronomie ; elle

s’est constituée sur les débris d’une formation scientifique antérieure ;

formation demi-chimérique et demi-positive, fondée elle-même sur le trésor

lentement amassé des découvertes pratiques de la métallurgie, de

la médecine, de l’industrie et de l’économie domestique. Il s'

agit de l’alchimie, qui prétendait à la fois enrichir ses

adeptes en leur apprenant à fabriquer l’or et l’argent, les

mettre à l’abri des maladies par la préparation de la panacée,

enfin leur procurer le bonheur parfait en les identifiant avec l'

âme du monde et l’esprit universel. L’histoire de l’alchimie

est fort obscure. C’est une science sans racine apparente, qui

se manifeste tout à coup au moment de la chute de l’empire

romain et qui se développe pendant tout le moyen âge, au milieu

des mystères et des symboles, sans sortir de l’état de doctrine

occulte et persécutée : les savants et les philosophes s’y

mêlent et s’y confondent avec les hallucinés, les charlatans et

parfois même avec les scélérats. Cette histoire mériterait d'

être abordée dans toute son étendue par les méthodes de la

critique moderne. Sans entreprendre une aussi vaste recherche qui

exigerait toute une vie de savant, je voudrais essayer de percer

le mystère des origines de l’alchimie et montrer par quels liens

elle se rattache à la fois aux procédés industriels des anciens

égyptiens, aux théories spéculatives des philosophes grecs et aux

rêveries mystiques des alexandrins et des gnostiques.

Les origines mystiques. Les saintes écritures rapportent qu’il y

a un certain genre de démons ayant commerce avec les femmes.

Hermès en a parlé dans ses livres sur la nature. Les anciennes

et saintes écritures disent que certains anges, épris d’amour

pour les femmes, descendirent sur la terre, leur enseignèrent les

oeuvres de la nature ; et à cause de cela ils furent chassés du

ciel et condamnés à un exil perpétuel. De ce commerce naquit la

race des géants. Le livre dans lequel ils enseignaient les arts

est appelé chêma : de là le nom de chêma appliqué à l'

art par excellence. Ainsi parlait Zosime le panopolitain, le

plus vieux des chimistes authentiques, exposant les origines de

la chimie, dans son livre imouth (c’est-à-dire dédié à

Imhotep , dieu égyptien), livre adressé à sa soeur Théosébie.

Ce passage est cité par Georges Le Syncelle, polygraphe grec

du Viiie siècle.

D’autres nous disent que ces oeuvres de la nature, maudites et

inutiles, enseignées par les anges tombés à leurs épouses,

étaient l’art des poisons, des secrets des métaux et des

incantations magiques (Tertullien). Le nom du livre chêma se

retrouve en égypte sous la forme chemi , titre d’un traité

cité dans un papyrus de la Xiie dynastie et recommandé par un

scribe à son fils. Il est probable que le sujet en était tout

différent. C’était un vieux titre, repris plus tard pour s’en

autoriser, comme il est arrivé souvent dans l’antiquité. Quoiqu'

il en soit, le passage de Zosime est des plus caractéristiques.

Sans en conclure, avec les adeptes du Xviie siècle, que l'

alchimie était déjà connue avant le déluge, il est certain qu’il

nous reporte aux imaginations qui avaient cours en Orient dans

les premiers siècles de l’ère chrétienne. Isis, dans son

discours à son fils Horus, autre ouvrage alchimique des plus

anciens, raconte également que la révélation lui fut faite par

Amnael, le premier des anges et des prophètes, comme récompense

de son commerce avec lui. Quelques lignes étranges du chapitre V

de la genèse, probablement d’origine babylonienne, ont servi de

point d’attache à ces imaginations. " les enfants de Dieu,

voyant que les filles des hommes étaient belles,

choisirent des femmes parmi elles " . De là naquit une race de

géants, dont l’impiété fut la cause du déluge. Leur origine est

rattachée à Enoch. Enoch lui-même est fils de Caïn et

fondateur de la ville qui porte son nom, d’après l’une des

généalogies relatées dans la genèse (chapitre Iv) ; il

descendait au contraire de Seth et il disparut mystérieusement

du monde, d’après la seconde généalogie (chapitre V). à ce

personnage équivoque on attribua un ouvrage apocryphe composé un

peu avant l’ère chrétienne, le livre d’Enoch, qui joue un rôle

important dans les premiers siècles du christianisme. Georges

Le Syncelle nous a conservé des fragments considérables de ce

livre, retrouvé depuis dans une version éthiopienne. Il en existe

une traduction française imprimée dans le dictionnaire des

apocryphes de Migne, Ti, P 395- 514. Dans ce livre, ce sont

également les anges pécheurs qui révèlent aux mortelles les arts

et les sciences occultes. " ils habitèrent avec elles et ils leur

enseignèrent la sorcellerie, les enchantements, les propriétés

des racines et des arbres..., les signes magiques..., l’art d'

observer les étoiles... il leur apprit aussi, dit encore le livre

d’Enoch en parlant de l’un de ces anges, l’usage des

bracelets et ornements, l’usage de la peinture, l’art de se

peindre les sourcils, l’art d’employer les pierres précieuses

et toutes sortes de teintures, de sorte que le monde fut corrompu

" . Les auteurs du Iie et du Iiie siècle de notre ère

reviennent souvent sur cette légende. Clément D’Alexandrie la

cite (vers 200 de notre ère) dans ses

stromates , 1 v Tertullien en parle longuement. " ils

trahirent le secret des plaisirs mondains ; ils livrèrent l’or,

l’argent et leurs oeuvres ; ils enseignèrent l’art de teindre

les toisons " . De même : " ils découvrirent les charmes mondains

, ceux de l’or, des pierres brillantes et de leurs oeuvres " .

Ailleurs Tertullien dit encore : " ils mirent à nu les secrets

des métaux ; ils firent connaître la vertu des plantes et la

force des incantations magiques, et ils décrivirent ces doctrines

singulières qui s’étendent jusqu’à la science des astres " . On

voit combien l’auteur est préoccupé des mystères des métaux, c'

est-à-dire de l’alchimie, et comment il l’associe avec l’art

de la teinture et avec la fabrication des pierres précieuses,

association qui forme la base même des vieux traités alchimiques

contemporains, retrouvés dans les papyrus et dans les manuscrits.

La magie et l’astrologie, ainsi que la connaissance des vertus

des plantes, remèdes et poisons, sont confondues par Tertullien

avec l’art des métaux dans une même malédiction, et cette

malédiction a duré pendant tout le moyen âge. Ailleurs

Tertullien assimile ces anges qui ont abandonné Dieu par amour

pour les femmes et révélé les arts interdits

au monde inexpérimenté ; il les assimile, dis-je, à leurs

disciples, les mages, les astrologues et les mathématiciens, et

il établit un parallèle entre l’expulsion de ceux-ci de Rome,

et celle des anges du ciel. Il m’a paru nécessaire de développer

ces citations, afin de préciser l’époque à laquelle Zosime

écrivait : c’est l’époque à laquelle les imaginations relatives

aux anges pécheurs et à la révélation des sciences occultes,

astrologie, magie et alchimie, avaient cours dans le monde. On

voit qu’il s’agit du Iiie siècle de notre ère. Les papyrus de

Leide présentent également les recettes magiques associées aux

recettes alchimiques. La proscription de ceux qui cultivaient ces

sciences n’est pas seulement un voeu de Tertullien, elle était

effective et cela nous explique le soin avec lequel ils se

cachaient eux-mêmes et dissimulaient leurs ouvrages sous le

couvert des noms les plus autorisés. Elle nous reporte à des

faits et à des analogies historiques non douteuses. La

condamnation des mathématiciens, c’est-à-dire des astrologues,

magiciens et autres sectateurs des sciences occultes, était de

droit commun à Rome. Tacite nous apprend que sous le règne de

Tibère on rendit un édit pour chasser d’Italie les magiciens

et les mathématiciens ; l’un d’eux, Pituanius, fut mis à mort et

précipité du haut d’un rocher. Sous Claude, sous Vitellius,

nouveaux sénatus-consultes, atroces et inutiles, ajoute Tacite.

En effet, dit-il ailleurs, ce genre d’hommes qui excite des

espérances trompeuses est toujours proscrit et toujours recherché

. L’exercice de la magie et même la connaissance de cet art

étaient réputés criminels et prohibés à Rome, ainsi que nous l'

apprend formellement Paul, jurisconsulte du temps des antonins.

Paul nous fait savoir qu’il était interdit de posséder des

livres magiques. Lorsqu’on les découvrait, on les brûlait

publiquement et on en déportait le possesseur ; si ce dernier

était de basse condition, on le mettait à mort. Telle était la

pratique constante du droit romain. Or l’association de la magie

, de l’astrologie et de l’alchimie, est évidente dans les

passages de Tertullien cités plus haut. Cette association avait

lieu particulièrement en égypte. Les papyrus de Leide, trouvés

à Thèbes, complètent et précisent ces rapprochements entre l'

alchimie, l’astrologie et la magie ; car ils nous montrent que

les alchimistes ajoutaient à leur art, suivant l’usage des

 

p15 peuples primitifs, des formules magiques propres à se concilier

et même à forcer la volonté des dieux (ou des démons), êtres

supérieurs que l’on supposait intervenir perpétuellement dans le

cours des choses. La loi naturelle agissant par elle-même était

une notion trop simple et trop forte pour la plupart des hommes

d’alors : il fallait y suppléer par des recettes mystérieuses.

L’alchimie, l’astrologie et la magie sont ainsi associées et

entremêlées dans les mêmes papyrus. Nous observons le même

mélange dans certains manuscrits du moyen âge, tels que le

manuscrit grec 2419 de la bibliothèque nationale. Cependant les

formules magiques et astrologiques ne se retrouvent plus en

général dans la plupart des traités alchimiques proprement dits.

Il n’en est que plus intéressant de signaler les traces qui y

subsistent encore. Tels sont le dessin mystérieux, désigné sous

le nom de Chrysopée ou art de faire de l’or de Cléopâtre

et les alphabets magiques du manuscrit 2249, analogues à ceux

d’un papyrus cité par Reuvens et dont M Leemans a reproduit

le fac simile. La théorie de l’oeuf philosophique, le grand

secret de l’oeuvre, symbole de l’univers et de l’alchimie,

donnait surtout prise à ces imaginations. Les signes bizarres du

scorpion et les caractères magiques

 

p16 transcrits dans nos manuscrits ; la sphère ou instrument d'

Hermès pour prédire l’issue des maladies, dont les analogues se

retrouvent à la fois dans le manuscrit 2419 et dans les papyrus

de Leide ; la table d’émeraude, citée pendant tout le moyen âge

, et les formules mystiques : " en haut les choses célestes, en

bas les choses terrestres " qui se lisent dans les traités grecs,

à côté des figures des appareils, attestent la même association.

Si elle n’est pas plus fréquente dans les ouvrages parvenus

jusqu’à nous, c’est probablement parce que ces manuscrits ont

été épurés au moyen âge par leurs copistes chrétiens. C’est ce

que l’on voit clairement dans le manuscrit grec de la

bibliothèque de saint Marc, le plus ancien de tous, car il

paraît remonter au Xie siècle. On y trouve non seulement la

chrysopée de Cléopâtre (Fol 188) et la formule du scorpion (

Fol 193), mais aussi le labyrinthe de Salomon (Fol 102, V),

dessin cabalistique, et, sous forme d’additions initiales (Fol

4), une sphère astrologique, l’art d’interpréter les songes de

Nicéphore, ainsi que des pronostics pour les quatre saisons. Les

alphabets magiques s’y lisent encore ; mais on a essayé de les

effacer (Fol 193), et l’on a gratté la plupart des mots

rappelant l’oeuf philosophique. Il paraît s’être fait à cette

époque, c’est-à-dire dès le Xe ou Xie siècle, un corps d'

ouvrages, une sorte d’encyclopédie purement chimique, séparée

avec soin de la magie, de l’astrologie et de la matière médicale

.

 

p17 Mais ces diverses sciences étaient réunies à l’origine et

cultivées par les mêmes adeptes. On s’explique dès lors pourquoi

Dioclétien fit brûler en égypte les livres d’alchimie, ainsi

que les chroniqueurs nous l’apprennent. Dès la plus haute

antiquité d’ailleurs, ceux qui s’occupent de l’extraction et

du travail des métaux ont été réputés des enchanteurs et des

magiciens. Sans doute ces transformations de la matière, qui

atteignent au delà de la forme et font disparaître jusqu’à l'

existence spécifique des corps, semblaient surpasser la mesure de

la puissance humaine : c’était un empiètement sur la puissance

divine. Voilà pourquoi l’invention des sciences occultes et même

l’invention de toute science naturelle ont été attribuées par

Zosime et par Tertullien aux anges maudits. Cette opinion n’a

rien de surprenant dans leur bouche ; elle concorde avec le vieux

mythe biblique de l’arbre du savoir, placé dans le paradis

terrestre et dont le fruit a perdu l’humanité. En effet la loi

scientifique est fatale et indifférente ; la connaissance de la

nature et la puissance qui en résulte peuvent être tournées au

mal comme au bien : la science des sucs des plantes est aussi

bien celle des poisons qui tuent et des philtres qui troublent l'

esprit, que celle des remèdes qui guérissent ; la science des

métaux et de leurs alliages conduit à les falsifier, aussi bien

qu’à les imiter et à mettre en oeuvre pour une fin industrielle.

Leur possession, même légitime,

 

p18 corrompt l’homme. Aussi les esprits mystiques ont-ils toujours

eu une certaine tendance à regarder la science, et surtout la

science de la nature, comme sacrilége, parce qu’elle induit l'

homme à rivaliser avec les dieux. La conception de la science

détruit, en effet, celle du dieu antique, agissant sur le monde

par miracle et par volonté personnelle : " c’est ainsi que la

religion, par un juste retour, est foulée aux pieds ; la victoire

nous égale aux dieux ! " s’écrie Lucrèce avec une exaltation

philosophique singulière. " ne crois pas cependant, ajoute-t-il,

que je veuille t’initier aux principes de l’impiété et t'

introduire dans la route du crime " . Par suite de je ne sais

quelle affinités secrètes entre les époques profondément

troublées, notre siècle a vu reparaître la vieille légende,

oubliée depuis seize cents ans. Nos poètes, A De Vigny,

Lamartine, Leconte De Lisle, l’ont reprise tour à tour. Dans

eloha , A De Vigny ne dit qu’un mot : les peuples... etc.

Mais Lamartine, dans la chute d’un ange , a serré de plus

près le mythe. Il nous décrit la civilisation grandiose et

cruelle des dieux géants, leur corruption, leur science, leur art

des métaux : dès mon enfance... etc.

 

p19 Dans la douzième vision, au milieu des ministres de leurs crimes,

apparaissent, par une assimilation par suite de je ne sais

quelles affinités secrètes entre les époques profondément

troublées, notre siècle a vu reparaître la vieille légende,

oubliée depuis seize cents ans. Nos poètes, A De Vigny,

Lamartine, Leconte De Lisle, l’ont reprise tour à tour. Dans

eloha , A De Vigny ne dit qu’un mot : les peuples... etc.

Mais Lamartine, dans la chute d’un ange , a serré de plus

près le mythe. Il nous décrit la civilisation grandiose et

cruelle des dieux géants, leur corruption, leur science, leur art

des métaux : dès mon enfance... etc. Dans la douzième vision, au

milieu des ministres de leurs crimes, apparaissent, par une

assimilation presque spontanée, les agents des sciences maudites

et les " alchimistes " . Leconte De Lisle a repris le mythe

des enfants d’énoch et de Caïn, à un point de vue plus profond

et plus philosophique. Après avoir parlé d’Hénokia : la ville

... etc. Le poète oppose, comme Lucrèce, au dieu jaloux qui a

prédestiné l’homme au crime, la revanche de la science,

supérieure à l’arbitraire divin et à la conception étroite de l'

univers théologique : j’effondrerai... etc. Il y avait déjà

quelque chose de cette antinomie, dans la haine contre la science

que laissent éclater le livre d’énoch et Tertullien. La

science est envisagée comme impie, aussi bien dans la formule

magique qui force les dieux à obéir à l’homme, que dans la loi

scientifique qui réalise, également malgré eux, la volonté de l'

homme, en faisant évanouir jusqu’à la possibilité de leur

pouvoir divin. Or, chose étrange, l’alchimie, dès ses origines,

reconnaît et accepte cette filiation maudite. Elle est d'

ailleurs, même aujourd’hui, classée dans le recueil

ecclésiastique de Migne parmi les sciences occultes, à côté de

la magie et de la sorcellerie. Les livres où ces sciences sont

traitées doivent

 

p20 être brûlés sous les yeux des évêques, disait déjà le code

théodosien. Les auteurs étaient pareillement brûlés. Pendant tout

le moyen âge, les accusations de magie et d’alchimie sont

associées et dirigées à la fois contre les savants que leurs

ennemis veulent perdre. Au Xve siècle même, l’archevêque de

Prague fut poursuivi pour nécromancie et alchimie, dans ce

concile de constance qui condamna Jean Huss. Jusqu’au Xvie

siècle ces lois subsistèrent. Hermolaus Barbarus, patriarche d'

Aquilée, nous apprend, dans les notes de son commentaire sur

dioscoride , qu’à Venise, en 1530, un décret interdisait l'

art des chimistes sous la peine capitale ; afin de leur éviter

toute tentation criminelle, ajoute-t-il. Telle est, je le répète,

la traduction constante du moyen âge. C’est ainsi que l'

alchimie nous apparaît vers le Iiie siècle de notre ère,

rattachant elle-même sa source aux mythes orientaux, engendrés ou

plutôt dévoilés au milieu de l’effervescence provoquée par la

dissolution des vieilles religions.

 

p57 4-sources gnostiques. L’étude des papyrus et des manuscrits

conduit à préciser davantage l’époque et le point de contact

entre l’alchimie et les vieilles croyances de l’égypte et de

la Chaldée. En effet, ce contact coïncide avec le contact même

de ces croyances et de celles des chrétiens au Iie et au Iiie

siècle. Les premiers alchimistes étaient gnostiques. D’après

Reuvens, le papyrus N 75 de Leide renferme un mélange de

recettes magiques, alchimiques, et d’idées gnostiques ; ces

dernières empruntées aux doctrines de Marcus.

 

p58 Les auteurs de nos traités, Zosime, Synésius, Olympiodore,

sont aussi tout remplis de noms et d’idées gnostiques. " livre

de vérité de Sophé l’égyptien : c’est ici l’oeuvre divine du

seigneur des hébreux et des puissances Sabaoth " . Ce titre déjà

cité reparaît deux fois : une fois seul, une autre fois suivi des

mots : " livre mystique de Zosime Le Thébain " . On reconnaît

l’analogue de l’évangile de la vérité et de la pistis Sophia

de Valentin, ainsi que la parenté de l’auteur avec les juifs

et avec les gnostiques. En effet les mots " seigneur des hébreux

et Sabaoth " sont caractéristiques. Quant au nom de Sophé l'

égyptien, c’est une forme équivalente à celui de Souphis, c'

est-à-dire du Chéops des grecs. Le livre qui lui est ici

attribué rappelle un passage d’Africanus, auteur du Iiie

siècle de notre ère, qui a fait un abrégé de l’historien

Manéthon, abrégé compilé plus tard par Eusèbe. " le roi

Souphis, dit Africanus, a écrit un livre sacré, que j’ai

acheté en égypte, comme une chose très précieuse " . On vendait

donc alors sous le nom du vieux roi des livres apocryphes, dont

les auteurs réels étaient parfois nommés à la suite, comme dans

le titre de notre ouvrage de Zosime. Le serpent ou dragon qui se

mord la queue ouroboros est plus significatif encore : c’est

le

 

p59 symbole de l’oeuvre, qui n’a ni commencement ni fin. Dans les

papyrus de Leide, il est question d’un anneau magique, sur

lequel ce serpent est tracé. Il est aussi figuré deux fois dans

le manuscrit 2327, en tête d’articles sans nom d’auteur,

dessiné et colorié avec le plus grand soin, en deux et trois

cercles concentriques, de couleurs différentes, et associé aux

formules consacrées : " la nature se plaît dans la nature, etc. "

il est pourvu de trois oreilles, qui figurent les trois vapeurs,

et de quatre pieds, qui représentent les quatre corps ou métaux

fondamentaux : plomb, cuivre, étain, fer. Les derniers détails

rappellent singulièrement la salamandre, animal mystérieux qui

vit dans le feu, lequel apparaît déjà à Babylone et en égypte,

et dont Aristote, Pline, Sénèque et les auteurs du siècle

suivant rappellent souvent les propriétés mystérieuses. Il en est

aussi question dans les papyrus de Leide et

 

p60 parmi les pierres gravées gnostiques de la collection de la

bibliothèque nationale : elle jouait un certain rôle dans les

formules magiques et médicales de ce temps. à la suite de la

figure du serpent, on lit dans le manuscrit 2327 un exposé

allégorique de l’oeuvre : " le dragon est le gardien du temple.

Sacrifie-le, écorche-le, sépare la chair des os et tu trouveras

ce que tu cherches " . Puis, viennent successivement l’homme d'

airain, qui change de couleur et se transforme dans l’homme d'

argent ; ce dernier devient à son tour l’homme d’or. Zosime a

reproduit tout cet exposé avec plus de développement. Les mêmes

allégories se retrouvent ailleurs dans un texte anonyme, sous une

forme qui semble plus ancienne : l’homme d’airain est plongé

dans la source sacrée, il change non seulement de couleur, mais

de corps, c’est-à-dire de nature métallique, et il devient l'

homme d’asemon , puis l’homme d’or. L’argent est ici

remplacé par l’asemon, c’est-à-dire par l’électrum, alliage d'

or et d’argent, qui figurait au nombre des vieux métaux

égyptiens (P 49). Remarquons encore ces allégories, où les

métaux sont représentés comme des personnes, des hommes : c’est

là probablement l’origine de l’homunculus du moyen âge ; la

notion de la puissance créatrice des métaux et de celle de la vie

s’étant confondues dans un même symbole. Un autre traité de

Zosime renferme une figure énigmatique, formée de trois cercles

concentriques,

 

p61 qui semblent les mêmes que ceux du serpent, et entre lesquels on

lit ces paroles cabalistiques : " un est le tout, par lui le tout

, et pour lui le tout, et dans lui le tout. Le serpent est un ;

il a les deux symboles (le bien et le mal) et son poison (ou bien

sa flèche), etc. " un peu plus loin vient la figure du scorpion

et une suite de signes magiques et astrologiques. Ces axiomes

reparaissent, mais sans la figure, écrits à l’encre rouge au

folio 88 du N 2327 : probablement la figure existait ici dans

le texte primitif ; mais le copiste ne l’aura pas reproduite.

Dans le manuscrit de saint Marc, Fol 188, V, et dans le

manuscrit 2249, Fol 96, sous le nom de chrysopée de

Cléopâtre , le même dessin se voit, plus compliqué et plus

expressif. En effet, non seulement les trois cercles sont tracés,

avec les mêmes axiomes mystiques ; mais le centre est rempli par

les trois signes de l’or, de l’argent et du mercure. Sur le

côté droit s’étend un prolongement en forme de queue,

aboutissant à une suite de signes magiques, qui se développent

tout autour. Le système des trois cercles répond ici aux trois

couleurs concentriques du serpent citées plus haut. Au dessous,

on voit l’image même du serpent ouroboros, avec l’axiome

central : " un le tout " . Le serpent, aussi bien que le système

des cercles concentriques, est au fond l’emblême des mêmes idées

que de l’oeuf philosophique, symbole de l’univers et symbole de

l’alchimie.

 

p62 Ce sont là des signes et des imaginations gnostiques, ainsi que

le montre l’anneau magique décrit dans le papyrus de Leide et

comme on peut le voir dans l’histoire des origines du

christianisme de M Renan. Le serpent qui se mord la queue se

présente continuellement associé à des images d’astres et à des

formules magiques sur les pierres gravées de l’époque gnostique.

On peut s’en assurer dans le catalogue imprimé des camées et

pierres gravées de la bibliothèque nationale de Paris, par

Chabouillet. Les numéros 2176, 2177, 2180, 2194, 2196,

2201, 2202, 2203, 2204, 2205, 2206, etc., portent la

figure de l’ouroboros, avec toutes sortes de signes

cabalistiques. De même la salamandre, N 2193. Au N 2203 on voit

Hermès, Sérapis, les sept voyelles figurant les sept planètes,

le tout entouré par le serpent qui se mord la queue. Au N 2240,

le signe des planètes avec celui de Mercure, qui est le même qu'

aujourd’hui. C’étaient là des amulettes et des talismans, que

l’on suspendait au cou des malades, d’après Sextus Empiricus

médecin du Ive siècle, et que l’on faisait servir à toutes

sortes d’usages. Ces symboles sont à la fois congénères et

contemporains de ceux des alchimistes. Le serpent qui se mord la

queue était adoré à Hiérapolis en Phrygie, par les naasséniens,

secte gnostique à peine chrétienne. Les ophites, branche

importante du gnosticisme, comprenaient plusieurs sectes qui se

rencontraient en un point, l’adoration

 

p63 du serpent, envisagé comme le symbole d’une puissance supérieure

; comme le signe de la matière humide, sans laquelle rien ne peut

exister ; comme l’âme du monde qui enveloppe tout et donne

naissance à tout ce qui est, le ciel étoilé qui entoure les

astres ; le symbole de la beauté et de l’harmonie de l’univers.

Le serpent ouroboros symbolisait donc les mêmes choses que l'

oeuf philosophique des alchimistes. Le serpent était à la fois

bon et mauvais. Ce dernier répond au serpent égyptien apophis,

symbole des ténèbres et de leur lutte contre le soleil. l'

ophiouchos, qui est à la fois un homme et une constellation,

joue un rôle essentiel dans la mythologie des pérates, autres

ophites ; il prend la défense de l’homme contre le méchant

serpent. Nous le retrouvons dans olympiodore. Ailleurs nous

rencontrons la langue spéciale des gnostiques : " la terre est

vierge et sanglante, ignée et charnelle " nous disent les mêmes

auteurs. Les gnostiques, ainsi que les premiers alchimistes et

les néoplatoniciens d’Alexandrie, unissaient la magie à leurs

pratiques religieuses. On s’explique par là la présence de l'

étoile à huit rayons, signe du soleil en Assyrie, parmi les

symboles qui entourent la chrysopée de Cléopâtre, aussi bien que

dans les écrits valentiniens. Elle semble rappeler l’ogdoade

mystique des gnostiques et les huit dieux

 

p64 élémentaires égyptiens, assemblés par couples mâles et femelles,

dont parle Sénèque. J’ai montré ailleurs (P 34) que le nombre

quatre joue un rôle fondamental dans Zosime, aussi bien que chez

les égyptiens et chez le gnostique Marcus. Le rôle de l’élément

mâle, assimilé au levant, et de l’élément femelle, comparé au

couchant ; l’oeuvre accomplie par leur union ; l’importance de

l’élément hermaphrodite (la déesse Neith des égyptiens) cité

par Zosime, et qui reparaît jusque dans les écrits du moyen âge

; l’intervention des femmes alchimistes, Théosébie, Marie la

juive, Cléopâtre la savante, qui rappellent les prophétesses

gnostiques, sont aussi des traits communs aux gnostiques et aux

alchimistes. Les traditions juives jouaient un rôle important

chez les gnostiques marcosiens. Ceci est encore conforme à l'

intervention des juifs dans les écrits alchimiques et dans les

papyrus de Leide. Zosime, et Olympiodore reproduisent les

spéculations des gnostiques sur l’Adam, l’homme universel

identifié avec le Toth égyptien : les quatre lettres de son nom

représentent les quatre éléments. ève s’y trouve assimilée à

Pandore. Prométhée et

 

p65 êpiméthée sont cités et regardés comme exprimant en langage

allégorique l’âme et le corps. Nous trouvons pareillement dans

les geoponica une recette attribuée à Démocrite et où figure

le nom d’Adam, destiné à écarter les serpents d’un pigeonnier.

Sous une forme plus grossière, c’est toujours le même ordre de

superstitions. Un tel mélange des mythes grecs, juifs et

chrétiens est caractéristique. Les séthiens, secte gnostique,

associaient de même les mystères orphiques et les notions

bibliques. Nos auteurs alchimiques ne manquent pas davantage de

s’appuyer de l’autorité des livres hébraïques ; et cela à la

façon des premiers apologistes chrétiens, c’est-à-dire en les

joignant à Hermès, à Orphée, à Hésiode, à Aratus, aux

philosophes, aux maîtres de la sagesse antique. Ce langage, ces

signes, ces symboles nous replacent au milieu du syncrétisme

compréhensif, bien connu dans l’histoire, où les croyances et

les cosmogonies de l’Orient se confondaient à la fois entre

elles et avec l’hellénisme et le christianisme. Les hymnes

gnostiques de Synésius, qui est à la fois un philosophe et un

évêque, un savant et un alchimiste, montrent le même assemblage.

Or, le gnosticisme a joué un grand rôle dans tout l’Orient et

spécialement à Alexandrie, au Iie siècle de notre ère ; mais

son influence générale n’a guère

 

p66 duré au delà du Ive siècle. C’est donc vers cet intervalle de

temps que nous sommes ramenés d’une façon de plus en plus

pressante par les textes alchimiques. Ceux-ci montrent qu’il

existait dès l’origine une affinité secrète entre la gnose, qui

enseigne le sens véritable des théories philosophiques et

religieuses, dissimulées sous le voile des symboles et des

allégories, et la chimie, qui poursuit la connaissance des

propriétés cachées de la nature, et qui les représente, même de

nos jours, par des signes à double et triple sens.

 

p67 Les témoignages historiques. Jusqu’ici nous avons exposé l'

histoire des origines de l’alchimie, telle qu’elle résulte de

l’étude des plus vieux monuments de cette science, papyrus et

manuscrits des bibliothèques. Nous avons montré la concordance

des renseignements tirés de ces deux sources, entre eux et avec

les doctrines et les préjugés des premiers siècles de l’ère

chrétienne. Cette concordance atteste que les traités manuscrits

ont été composés à la même époque que les papyrus trouvés dans

les tombeaux de Thèbes : vérification d’autant plus utile que

les copies les plus anciennes que nous possédions de ces traités

manuscrits ne remontent pas au delà du Xie siècle. Non seulement

les papyrus et les manuscrits des bibliothèques concordent ; mais

les noms des dieux des hommes, des mois, des lieux, les allusions

de tout genre, les idées et les théories exposées dans les

manuscrits et dans les papyrus correspondent, avec

 

p68 une singulière précision dans les détails, à ce que nous savons

de l’égypte grécisée des premiers siècles de l’ère chrétienne

et du mélange étrange de doctrines philosophiques, religieuses,

mystiques et magiques, qui caractérise les néoplatoniciens et les

gnostiques. Nous établirons dans une autre partie de cet ouvrage

une comparaison pareille entre les notions pratiques, consignées

dans les papyrus et les manuscrits, et les faits connus aujourd'

hui sur les industries égyptiennes relatives à la métallurgie, à

la fabrication des verres et à la teinture des étoffes. Nos

musées fournissent, à ces égards les témoignages les plus divers

et les plus authentiques. Tels sont les résultats obtenus par l'

étude intrinséque des textes et des monuments anciens. Il

convient de contrôler les résultats de cette étude, en les

rapprochant des faits et des indications positives que l’on

trouve dans les auteurs et les historiens ordinaires. Aucun de

ceux-ci n’a parlé de l’alchimie avant l’ère chrétienne. La

plus ancienne allusion que l’on puisse signaler à cet égard

serait une phrase singulière de Dioscoride, médecin et botaniste

grec : " quelques-uns rapportent que le mercure est une partie